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Les Taillonnaises de 1918

Devant l ancienne auberge web

 

 

 

 

 

Taillonnaises en 1918

 

 

Je connais cette carte postale depuis mon enfance. Je l'avais vue dans chacune des maisons de ce quartier. Ce quartier était le mien.

En 1934, lorsque Marie SIMON avait pris la suite de Madeleine RANTIER, à la gérance du Bureau de Tabac, elle avait en stock un petit lot de cartes postales anciennes. Ce modèle était pratiquement épuisé. Il en restait tout au plus une vingtaine d'exemplaires; je m'en souviens tout à fait puisque c'est moi même qui avait compté toutes les cartes. Elles étaient séparées les unes des autres par une mince pellicule de papier de soie. Je me trouvais alors dans ma onzième année.

Marie SIMON était l'épouse de Justin SIMON le garagiste. Ils étaient mon oncle et ma tante. Chez eux, c'était chez moi depuis la seconde quinzaine de Juillet 1924.

Quelques unes des femmes photographiées, les plus proches de mon entourage, m'avaient précisé que l'année de cette carte était 1918.
Je n'ai pas souvenance qu'elles m'aient indiqué le mois. Peut-être l'avaient-elles oublié. Il faut dire que je leur ai posé la question 17 ans après la prise de la photo. Les tenues vestimentaires peuvent être en Mai, Juin ou Septembre.

Nous sommes dans la 4ème année de la "Grande Guerre" 1914-1918, la Première Guerre Mondiale.
Le 3 août 1914, l'Allemagne avait déclaré la guerre à la France et envahi la Belgique le lendemain. Le 5 août la Grande Bretagne, déterminée par le viol de la neutralité belge, avait, de son côté, déclaré la guerre à l'Allemagne.

Un homme seulement sur cette carte, à gauche.
C'est un réfugié venu de Belgique. Devant lui, son épouse et sa fille. Côté droit, sur le devant, deux femmes debout dans la cour. Celle de gauche, la plus près de la rue, est une compatriote à lui. On l'appelle Jeanne la Belge; on la connait donc bien. Il est possible que ces réfugiés soient dans notre commune depuis déjà un certain temps, depuis 1914 peut-être, ou 1915.

Toutes les autres femmes, seules ou avec des enfants, sont taillonnaises.
La tristesse qu'exprime leur visage nous interpelle, si on les regarde attentivement.
Elle est la vérité de l'époque terrible où St Ciers n'a pas encore fini de compter ses soldats tués à la guerre: 11 en 1914, 8 en 1915, 2 en 1916, 2 en 1917. Dans cette année 1918, on en dénombrera 15, soit en tout 38. Ce cauchemar, cette tuerie, prendra officiellement fin avec le cessez-le-feu sonné le 11 novembre, à 11 heures du matin.
En 1919, un mort de plus sera ajouté sur la liste, portant le total définitif à 39. Il s'agit de Léonce AUBOIN, probablement blessé avant l'armistice et décédé en 1919 après avoir succombé à ses blessures. Léonce AUBOIN était le notaire, sa maison est aujourd'hui le 43 de l'avenue de la République. Elle appartient à l'un de nos amis britanniques et à sa famille.

En voyant cette carte postale pour la première fois un de mes amis m'a dit "on dirait des veuves". Il y en a effectivement, mais ces femmes sont aussi des proches, des soeurs, des cousines, des amis des soldats tués.
Qui n'a pas cela en tête ne peut pas comprendre le sens véritable de cette carte.
Il y a aussi des mères. L'une d'elle, Elisabeth Méronneau (55 ans) est particulièrement éprouvée. En 1914, dans l'intervalle de 6 jours, elle a perdu 2 fils, tous les deus instituteurs, affectés au 123ème Régiment d'Infanterie, tous les deux tués dans le département de l'Aisne, au Chemin Des Dames, dans le canton de Craonne:
- Jean Méronneau, 25 ans, sergent, mort le 23 septembre à Pargnan
- Charles Méronneau, 28 ans, soldat, mort le 29 septembre à Paissy.
Après un tel choc, Elisabeth Méronneau, catholique pratiquante, s'est totalement détournée de la religion. Elle disait "si Dieu existait, il n'aurait pas permis une telle injustice".

Sur la droite, à gauche en arrière de Jeanne la Belge, on remarque un groupe de 3 femmes dans la cour, au coin de la maison qui est aujourd'hui le 47A de l'avenue de la République; ce fut un hôtel restaurant café, Elisabeth Méronneau en était la propriétaire avec son mari.
Dans ce groupe, de gauche à droite, il s'agit précisément d'Elisabeth Méronneau (55 ans),de sa fille Aline (17 ans) et d'Anna Bourdallé sa nièce (40 ans).
Elisabeth Méronneau avait un autre fils, Paul Méronneau.
A cette époque, ses études d'ingénieur à l'Ecole Centrale n'étaient sans doute pas terminées. Lorsque je l'ai connu, il occupait un poste important à la tête d'une compagnie pétrolière à Paris et habitait St Cloud. Capitaine de réserve, il avait été mobilisé en 1939. Marié sans enfants, veuf en 1956, il est décédé en 1981 à l'âge de 85 ans.
Elisabeth Méronneau était l'épouse de Théophile Méronneau de 11 ans son ainé.Il sera le maire de St Ciers en 1919, jusqu'à sa mort en 1932. Je l'ai très peu connu, étant trop jeune. Toutefois je me souviens, pendant l'hiver qui précéda son décès, avoir passé avec lui une grande partie d'un après-midi au coin du feu, dans sa chambre, au premier étage. Nous étions assis l'un en face de l'autre. Il eut avec moi l'attitude d'un grand-père - ce qu'il n'avait jamais été - et se mettait à ma portée. Il m'avait interrogé sur l'Exposition Coloniale de 1931 où j'étais allé l'été précédent avec ma famille.
Cette Exposition est pour moi un souvenir fabuleux, davantage peut-être que celui de l'Exposition Internationale de 1937 que j'ai vue également. Je revois encore ma grand-mère paternelle, une paysanne de ST SAVINIEN, coiffée d'un bonnet saintongeais à rubans. Elle considérait comme un exploit d'avoir pu, malgré son âge, gravir les 80 marches du temple d'ANGKOR.
Onze ans plus tard, sous l'occupation, je verrai, debout devant cette cheminée, par la porte grande ouverte de cette même chambre, un jeune soldat allemand qui, tout en se regardant dans la glace, s'entrainait à faire le salut hitlérien. Il faisant claquer ses talons l'un sur l'autre.

Théoplime MERONNEAU était entrepreneur de maçonnerie. Son épouse Elisabeth tenait l'Hôtel restaurant et le café.
Elle a connu l'époque des voyageurs à cheval. L'écurie se trouvait dans le petit bâtiment aujourd'hui situé au 3 impasse du Taillon, laquelle n'existait pas puisque le 2 et le 3 se trouvaient séparés seulement par une cour commune. Il n'y avait pas de mur entre les deux maisons. Les stalles des chevaux ont été démolis en 1991.
Suffisamment âgée pour ne plus beaucoup travailler, lorsque j'étais reçu chez elle, Elisabeth MERONNEAU, décédée en 1937 à l'âge de 74 ans, faisait encore la cuisine, aidée par sa fille Aline. Toutes les deux étaient des cuisinières renommées.
Les jours de foire, le 3ème mardi du mois, le restaurant ne désemplissait pas. Il y avait des forains tout le long de la grande rue (l'avenue de la République). Pour s'en faire une idée, pour ce seul quartier, en partant de la maison MERONNEAU, on voyait GODARD, le pâtissier de Mirambeau, BELIS, le marchand de chaussures de La Fontaine (Mme Gamin et sa famille sont aujourd'hui les possesseurs de sa maison), un marchand de légumes, le dernier fut SEGUIN, du Sap à ST Dizant.. En face, de l'autre côté de la rue, un marchand de tissus, ESPAGNOL, le grainetier de StCiers la Lande (St Ciers sur Gironde).
De très nombreux forains venaient déjeuner. Après le repas, la foire était surtout le matin, ils jouaient aux cartes, à la Manille (jeu dans lequel le 9 de carreaux, le manillon, reçoit la valeur qui convient à celui qui le possède) et à sa variante, la Coinchée (on défiait l'adversaire en tapant sur la table. En ce cas, les points sont doublés. On disait avec force "je coinche", "je surcoinche".
Il y avait aussi les amateurs de billard. C'était très animé.

Dans la joie de l'armistice, on avait tellement sonné la cloche qu'elle fuit fêlée. Il a fallu en commander une autre. Celle-ci, en provenance d'une fonderie de Tarbes, fut directement livrée en gare de St Ciers. Elle est arrivée un jour de 1922, sur un lit de paille bien rembourré, dans un wagon de marchandises.
On l'a baptisée. Aline MERONNEAU fut la marraine. 
Croyante et pratiquante, elle veilla longtemps au bon entretien de l'intérieur de l'église qu'elle embellissait de fleurs. Elle enseigna le catéchisme.
Aline MERONNEAU est décédée en 1985 à l'âge de 84 ans. Elle avait épousé tardivement, après la guerre, Jean FRUGERE, mort en 1995 à 95 ans.

Anna BOURDALLE, née Anna BARRE, sa cousine, qu'elle appelait sa tante, était la propriétaire du 47B de l'avenue de la République. On ne voit pas la maison sur la carte, puisque située au fonds de la cour des MERONNEAU, à droite.
Son mari était brigadier de gendarmerie à St Thmas de Cônac avant 1905. Je ne l'ai pas connu. Il était, m'a-t'on dit, bon vivant. Les deux époux vivaient séparés.
Anna BOURDALLE, plutôt du genre austère, n'avait qu'une passion: sa religion. Elle était une paroissienne excessive., un peu trop au gré de l'Abbé Chevallereau qui ironisait en l'appelant "sa sainte". Prenant de l'âge, elle s'enrhumait facilement, l'église n'était pas chauffée. Les matins froids et humides, elle tardait à se lerver. C'est alors qu'Anna BOURDALLE avançait jusqu'à la Cure. Elle heurtait la porte "la messe, monsieur le Curé, la messe ! ". Lucie, sa bonne, criait en claquant les volets "si c'est pas malheureux, par un temps pareil de réveiller un homme qui a des bronchites tout l'hiver ! ".
Elle dirigeait avec autorité les futures communiantes pendant leur retraite. Elle aussi enseigna le catéchisme et s'occupa de l'église.
Anna BOURDALLE fut chargée de mon instruction religieuse.
Elle n'eut d'abord, avec moi, aucun problème. Cette instruction fut poursuivie, un temps, après ma première communion. Pendant cette dernière période, j'avais commencé à réfléchir sur tout ce qu'elle me racontait. Je lui demandais alors des explications, la réponse habituelle était "un bon chrétien ne pose pas ce genre de questions". J'ai continué à toujours lui poser ce genre de questions.
S'il m'arrivait de manquer la messe du Dimanche, ce qui était peu fréquent, elle m'accueillait d'un ton pas aimable du tout et me disait sèchement: " Ah! te voila, Païen ! ".
Finalement Anna BOURDALLE renonça et me alissa en paix. Je continais à la voir. Elle m'aimait bien, moi aussi.
Elle eut une triste fin de vie. Commençant à perdre la tête, elle jeta son missel et son chapelet dans son seau hygiènique, s'en rendant compte, elle criait "je suis possédée du Diable ! ".
A partir de ce moment-là, Aline MERONNEAU la prit chez elle et l'installa au premier étage dans une chambre, à côté de la sienne.
Les volets durent être cloués. La nuit, elle l'enfermait à clé.
Anna BOURDALLE est morte folle. C'était le 18 aôut 1938. Très affecté par tout ce dont je fus le témoin, je n'en dirai pas davantage. Elle avait 60 ans.

Avec le décès d'Aline FRUGERE, la branche taillonnaise des MERONNEAU était éteinte.
Théophile et Elisabeth avaient eu 3 fils et une fille, mais pas de petits enfants.
Tout avait si bien commencé. Dans la première moitié du règne de LOUS PHILIPPE, un jeune compagnon maçon, François MERONNEAU, parti de la ROCHE POSAY, dans la Vienne pour effectuer son Tour de France, se trouvait de passage à St Ciers. Il n'alla pas plus loin.
Une jeune taillonnaise l'arrêta net. Elle s'appelait Madeleine BIGUEREAU. Ils se marièrent.
François MERONNEAU est à l'origine de l'entreprise familiale de maçonnerie des MERONNEAU. Ils ont construit beaucoup.
A titre d'exemple, entre autres, et dans le bourg, le 45 et 47 de l'avenue de la République et la partie droite du 1 de la rue Yves Delor. L'ancienne gendarmerie, actuellement l'immeuble de la Poste, a été bâti en 1906 par Théophile MERONNEAU.
Vers 1924, et sans doute auparavant, certains lorqu'ils se rendaient au restaurant MERONNEAU, disaient " nous allons déjeuner -ou diner - "chez les Rouges". Ce mot "Rouge" peut surprendre.
Théophile MERONNEAU était foncièrement Républicain et Laïque. Rien d'autre. Un de ses amis lui avait même dit: "je ne comprends pas que toi, un Rouge, tu ais autorisé ta fille à être marraine de la cloche".
Ce mot "Rouge" est sans doute sune survivance dela Commune (1871) . Le terme désignait, parait-il, les Républicains "avancés". Si j'ai bien compris, les autres Républicains étaient restés plus ou moins de tendance bonapartiste.
La génération de mes grands-parents les appelait des BADINGUET. 
C'était le surnom donné à Louis Napoléon BONAPARTE (le futur NAPOLEON III) après qu'il se fut enfui du fort de HAM, dans la Somme, où il était emprisonné pour conspiration (1846) . BADINGUET était le nom du maçon dont il avait emprunté les vêtements pour s'enfuir.

On disait "les Rouges" peut-être également en opposition avec la famille de l'autre restaurant, sans étiquette politique définie, les JARDONNET.
On voit ce restaurant, tout de suite devant et à droite de la carte postale. Sans pouvoir la lire, on distingue l'enseigne.

 

à suivre..

 

 

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